mardi 6 octobre 2015



ARNE NAESS

Vers l’écologie profonde
(1992 / 2009 pour la traduction française)

Postface de Baptiste Lanaspeze

Editions Wildproject

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La philosophie a depuis trop longtemps laissé s’établir le consensus sur le fait que la science expérimentale moderne nous donne la vérité de la nature - à savoir l’idée que la nature est une réalité matérielle (non spirituelle), atomique (non unifiée) et déterminée (non intentionnelle et non libre). En laissant s’établir la rationalité mécanique en paradigme de l’intelligence, nous avons davantage fait la preuve de notre manque de coeur que de notre sagacité ; car la seule expérience émotionnelle de ce monde peut suffire à détourner de telles croyances l’homme non prévenu.
Pour avoir insulté l’idée de nature, nous nous sommes rendus incapables de nous penser nous-mêmes en son sein ; et nous finissons par nous infliger à nous-mêmes cette indifférence schizoïde que nous croyons, par une étrange exigence de lucidité, devoir infliger au monde, et que nous avons l’audace d’appeler liberté.


Nous avons si bien arraché la nature à toute forme de valeur qu’elle est devenue un no man’s land ontologique et éthique - et il est devenu de fait un cauchemar que de nous représenter comme membre à part entière d’une telle nature.
Nous n’opposons pas ici une vision romantique de la nature à une vision mécaniste : on ne saurait être naturaliste sans reconnaître que si le monde vivant fait système, c’est d’abord parce que tout s’y entre dévore. Mais aussi bien le biologique est-il déjà social ; et notre appartenance à l’humanité n’est contradictoire avec notre appartenance à la classe des mammifères que si nous persistons à sous -évaluer et à méconnaître la richesse de l’organisation sociale et du comportement des mammifères non-humains - ce qui ne signifie en aucun cas, pour la philosophie de l’écologie, que nous devions cesser de nous nourrir de certains d’entre eux.

En lui permettant de se ressaisir de la nature comme d’un objet légitime de pensée, et de s’arracher au carcan des “sciences humaines”, l’écologie offre à la philosophie la possibilité d’une renaissance.
La domination progressive de la science et de son mode de pensée depuis les Lumières ont peu à peu réduit le champ de la philosophie qui, privée du monde, a eu tendance à se replier dans le champ des “sciences humaines”. L’avènement officiel, au XIX° siècle, de la distinction entre “sciences humaines” et “sciences naturelles” couronne ce que le sociologue des sciences Bruno Latour appelle “le partage moderne” entre nature et culture. Que nous le voulions ou non, l’organisation même de la maison du savoir, aujourd’hui, repose ainsi sur l’idée que la réalité humaine est ontologiquement distincte de la réalité non-humaine, et requiert un autre type de méthode.

Au lieu de remettre en cause les fondements de ce dualisme, et en particulier la réduction matérialiste de la nature, la philosophie a plutôt eu tendance à y participer, en resserrant dans les limites de l’humain l’univers signifiant. En dehors des villes, des musées, des bibliothèques et de l’histoire, rien n’est sensé faire sens pour la culture instituée ; le monde, va-t-on répétant, est désenchanté. Mais un peu de la même façon que le “Dieu est mort” glisse sur l’âme fervente, de même celui qui n’a pas restreint son expérience de la nature à l’idée qu’on s’en fait à l’école aura du mal à comprendre à ce qu’on entend par “un monde désenchanté”.
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S’il est vrai que, comme le dit le biologiste Rupert Sheldrake, “l’idée selon laquelle la nature serait un objet sans âme, manipulable à volonté, n’a concerné, dans l’histoire de l’humanité, que quelques clercs de l’Occident moderne, et depuis à peine deux siècles”, il n’en reste pas moins que cette vision est, en un sens, dominante, puisqu’elle a accompagné l’explosion industrielle, technologique, démographique des deux derniers siècles, et que les normes de la modernité occidentale sont aujourd’hui, bon gré mal gré, vécues comme telles par une vaste majorité du monde.
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Selon l’expression de l’écologue français Robert Barbault, l’écologie est “le retour du refoulé” de la modernité.
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