vendredi 25 décembre 2015

Sur l'état d'urgence


Sur l'état d'urgence

# 1

"L'état d'exception, que nous avons coutume d'envisager comme une mesure toute provisoire et extraordinaire, est en train de devenir sous nos yeux un paradigme normal de gouvernement, qui détermine toujours davantage la politique des états modernes. [...]
Il faut bien voir en effet que, lorsque l'état d'exception devient la règle, les équilibres fragiles qui définissent les constitutions démocratiques ne peuvent plus fonctionner, la différence même entre démocratie et absolutisme tend à s'estomper. [...]"

L'état d'exception, Giorgio Agamben (2003)


# 2

http://www.paris8philo.com/2015/12/de-l-etat-de-droit-a-l-etat-de-securite-par-giorgio-agamben.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail



mardi 6 octobre 2015



ARNE NAESS

Vers l’écologie profonde
(1992 / 2009 pour la traduction française)

Postface de Baptiste Lanaspeze

Editions Wildproject

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La philosophie a depuis trop longtemps laissé s’établir le consensus sur le fait que la science expérimentale moderne nous donne la vérité de la nature - à savoir l’idée que la nature est une réalité matérielle (non spirituelle), atomique (non unifiée) et déterminée (non intentionnelle et non libre). En laissant s’établir la rationalité mécanique en paradigme de l’intelligence, nous avons davantage fait la preuve de notre manque de coeur que de notre sagacité ; car la seule expérience émotionnelle de ce monde peut suffire à détourner de telles croyances l’homme non prévenu.
Pour avoir insulté l’idée de nature, nous nous sommes rendus incapables de nous penser nous-mêmes en son sein ; et nous finissons par nous infliger à nous-mêmes cette indifférence schizoïde que nous croyons, par une étrange exigence de lucidité, devoir infliger au monde, et que nous avons l’audace d’appeler liberté.


Nous avons si bien arraché la nature à toute forme de valeur qu’elle est devenue un no man’s land ontologique et éthique - et il est devenu de fait un cauchemar que de nous représenter comme membre à part entière d’une telle nature.
Nous n’opposons pas ici une vision romantique de la nature à une vision mécaniste : on ne saurait être naturaliste sans reconnaître que si le monde vivant fait système, c’est d’abord parce que tout s’y entre dévore. Mais aussi bien le biologique est-il déjà social ; et notre appartenance à l’humanité n’est contradictoire avec notre appartenance à la classe des mammifères que si nous persistons à sous -évaluer et à méconnaître la richesse de l’organisation sociale et du comportement des mammifères non-humains - ce qui ne signifie en aucun cas, pour la philosophie de l’écologie, que nous devions cesser de nous nourrir de certains d’entre eux.

En lui permettant de se ressaisir de la nature comme d’un objet légitime de pensée, et de s’arracher au carcan des “sciences humaines”, l’écologie offre à la philosophie la possibilité d’une renaissance.
La domination progressive de la science et de son mode de pensée depuis les Lumières ont peu à peu réduit le champ de la philosophie qui, privée du monde, a eu tendance à se replier dans le champ des “sciences humaines”. L’avènement officiel, au XIX° siècle, de la distinction entre “sciences humaines” et “sciences naturelles” couronne ce que le sociologue des sciences Bruno Latour appelle “le partage moderne” entre nature et culture. Que nous le voulions ou non, l’organisation même de la maison du savoir, aujourd’hui, repose ainsi sur l’idée que la réalité humaine est ontologiquement distincte de la réalité non-humaine, et requiert un autre type de méthode.

Au lieu de remettre en cause les fondements de ce dualisme, et en particulier la réduction matérialiste de la nature, la philosophie a plutôt eu tendance à y participer, en resserrant dans les limites de l’humain l’univers signifiant. En dehors des villes, des musées, des bibliothèques et de l’histoire, rien n’est sensé faire sens pour la culture instituée ; le monde, va-t-on répétant, est désenchanté. Mais un peu de la même façon que le “Dieu est mort” glisse sur l’âme fervente, de même celui qui n’a pas restreint son expérience de la nature à l’idée qu’on s’en fait à l’école aura du mal à comprendre à ce qu’on entend par “un monde désenchanté”.
[...]
S’il est vrai que, comme le dit le biologiste Rupert Sheldrake, “l’idée selon laquelle la nature serait un objet sans âme, manipulable à volonté, n’a concerné, dans l’histoire de l’humanité, que quelques clercs de l’Occident moderne, et depuis à peine deux siècles”, il n’en reste pas moins que cette vision est, en un sens, dominante, puisqu’elle a accompagné l’explosion industrielle, technologique, démographique des deux derniers siècles, et que les normes de la modernité occidentale sont aujourd’hui, bon gré mal gré, vécues comme telles par une vaste majorité du monde.
[...]
Selon l’expression de l’écologue français Robert Barbault, l’écologie est “le retour du refoulé” de la modernité.
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dimanche 1 juin 2014



Jean Baudrillard : La société de consommation, ses mythes, ses structures (1970)

Quatrième de couverture :

"La société de consommation est devenue la morale de notre monde. Elle est en train de détruire les bases de l'être humain, c'est-à-dire l'équilibre que la pensée européenne, depuis les Grecs, a maintenu entre les racines mythologiques et le monde du logos.
L'auteur précise : "Comme  la société du Moyen Âge s'équilibre sur la consommation et sur le diable, ainsi la nôtre s'équilibre sur la consommation et sur sa dénonciation."

Le Pacte avec le Diable est [... ] depuis le haut Moyen Âge, le mythe central d'une société engagée dans le processus historique et technique de domination de la Nature, ce processus étant toujours simultanément un processus de domestication de la sexualité. L' "apprenti sorcier" occidental a constamment thématisé dans les forces du Mal, indexé sur le Diable, l'immense culpabilité liée à l'entreprise puritaine et prométhéenne de progrès, de sublimation et de travail, de rationalité et d'efficience. C'est pourquoi ce thème médiéval de resurgissement du refoulé, de hantise par le refoulé et de la vente de son âme (le "pacte") reflétant l'irruption des processus de marché dans la première société bourgeoise) s'est vu ressuscité par les romantiques dès les premiers temps de l'"Ere Industrielle". Depuis, le thème court toujours (parallèlement au miracle de la Technique) derrière le mythe de la fatalité de la technique. Il imprègne aujourd'hui encore toute notre science-fiction, et toute la mythologie quotidienne, depuis le péril de la catastrophe atomique (le suicide technique de la civilisation) jusqu'au thème mille fois orchestré du décalage fatal entre le Progrès technique et la morale sociale des hommes. (pp. 307 - 308)
[...]
Le mythe du Pacte et de l'Apprenti Sorcier est encore un mythe démiurgique, celui du Marché, de l'Or et de la Production dont l'objectif transcendant se retourne contre les hommes eux-mêmes. La consommation, elle, n'est pas prométhéenne, elle est hédoniste et régressive. Son procès n'est plus un procès de travail et de dépassement, c'est un procès d'absorption de signes et d'absorption par les signes. Elle se caractérise donc, comme le dit Marcuse, par la fin de la transcendance. Dans le procès généralisé de consommation, il n'y a plus d'âme, d'ombre, de double, d'image au sens spéculaire.
(p. 308)
[...]
Il n'y a donc plus non plus d'instance maléfique comme celle du Diable, avec qui s'engager par un pacte faustien pour acquérir la richesse et la gloire, puisque ceci vous est donné par une ambiance bénéfique et maternelle, la société d'abondance elle-même. Ou alors il faut supposer que c'est la société entière, "Société Anonyme", S.A.R.L., qui a passé contrat avec le Diable, qui lui a vendu toute transcendance, toute finalité au prix de l'abondance, et est hantée désormais par l'absence de fins.
Dans le monde spécifique de la consommation, il n'y a plus de transcendance, même pas celle fétichiste de la marchandise, il n'y a plus qu'immanence à l'ordre des signes.
[...]
Il n'y a plus de miroir ou de glace dans l'ordre moderne, où l'homme soit affronté à son image pour le meilleur ou pour le pire. Il n'y a plus que de la vitrine - lieu géométrique de la consommation, où l'individu ne se réfléchit plus lui-même, mais s'absorbe dans la contemplation des objets/signes multipliés, s'absorbe dans l'ordre des signifiants du statut social, etc. Il ne s'y réfléchit plus, il s'y absorbe et s'y abolit. Le sujet de la consommation c'est l'ordre des signes.
(pp. 309 - 310)


Denoël / Folio essais



Maurice Blanchot : L'Espace littéraire (1955)

<< L'oeuvre n'est pas l'unité amortie d'un repos. Elle est l'intimité et la violence de mouvements contraires qui ne se concilient jamais et qui ne s'apaisent pas, tant du moins que l'oeuvre est oeuvre. Cette intimité où s'affronte la contrariété d'antagonismes qui, inconciliables, n'ont cependant de plénitude que dans la contestation qui les oppose, une telle intimité déchirée est l'oeuvre, si elle est "épanouissement" de ce qui pourtant se cache et demeure fermé : lumière qui brille sur l'obscur, qui est brillante de cette obscurité devenue apparente, qui enlève, ravit l'obscur dans la clarté première de l'épanouissement, mais qui disparaît aussi dans l' absolument obscur, cela dont l'essence est de se refermer sur ce qui voudrait le révéler, de l'attirer en soi et de l'engloutir. >>


Une des deux formes de la "mort distraite" dans MADE IN USA (1966) :

- Si tu devais mourir, tu préfères qu'on te prévienne ou que la mort arrive tout à coup ?
- Tout à coup !




DANS LE NOIR DU TEMPS (2001)

https://www.youtube.com/watch?v=cQhi4Xul_58




mercredi 23 octobre 2013

Les deux âges du nihilisme

Guy Debord :

"La place prédominante qu'ont tenue la Russie et l'Allemagne dans la formation du spectaculaire concentré, et les Etats-Unis dans celle du spectaculaire diffus, semble avoir appartenu à la France et à l'Italie au moment de la mise en place du spectaculaire intégré, par le jeu d'une série de facteurs historiques communs : rôle important des parti et syndicat staliniens dans la vie politique et intellectuelle, faible tradition démocratique, longue monopolisation du pouvoir par un seul parti de gouvernement, nécessité d'en finir avec une contestation révolutionnaire apparue par surprise [...]
Le gouvernement du spectacle, qui à présent détient tous les moyens de falsifier l'ensemble de la production aussi bien que de la perception, est maître absolu des souvenirs comme il est maître incontrôlé des projets qui façonnent le plus lointain avenir. Il règne seul partout : il exécute ses jugements sommaires.
[...]
Le concept, encore jeune, de désinformation a été récemment importé de Russie, avec beaucoup d'autres inventions utiles à la gestion des Etats modernes. Il est toujours hautement employé par un pouvoir, ou corollairement par des gens qui détiennent un fragment d'autorité économique ou politique, pour maintenir ce qui est établi ; et toujours en attribuant à cet emploi une fonction contre-offensive. Ce qui peut s'opposer à une seule vérité officielle doit être forcément une désinformation émanant de puissances hostiles, ou au moins de rivaux, et elle aurait été intentionnellement faussée par la malveillance. La désinformation ne serait pas la simple négation d'un fait qui convient aux autorités, ou la simple affirmation d'un fait qui ne leur convient pas : on appelle cela psychose.

Contrairement au pur mensonge, la désinformation, et voilà en quoi le concept est intéressant pour les défenseurs de la société dominante, doit fatalement contenir une certaine part de vérité, mais délibérément manipulée par un habile ennemi.

En somme, la désinformation serait le mauvais usage de la vérité."

Commentaires sur la société du spectacle (1992)
Gallimard / Folio : p. 22, 23, 24 ; p. 64, 65.

             



Guy Debord : La société du spectacle

http://www.youtube.com/watch?v=IaHMgToJIjA


Guy Debord : la réfutation 1

http://www.youtube.com/watch?v=XTsv_lzkxDw


Guy Debord : la réfutation 2

http://www.youtube.com/watch?v=JSnugAWh0so


Guy Debord : la réfutation 3


Nietzsche (1844 - 1900) a annoncé deux siècles de nihilisme. Si le premier âge du nihilisme a été caractérisé par l'imposture idéologique et scientifique, le second âge du nihilisme est décidément marqué par leur démystification. Mais le "temps spectaculaire" va néanmoins continuer pendant tout ce que Günther Anders appelle “le temps du délai”.


mardi 8 octobre 2013

"L'Etudiant de Prague" est le film que Baudrillard cite pour l'exemple du pacte avec le diable :

http://www.cineclubdecaen.com/realisat/galeen/etudiantdeprague.htm